Attention Tanger

A ceux qui ont rêvé de franchir les limites.


Capitale de la Maurétanie tingitane, porte de Rome, terminus des caravanes ou antichambre de l'hégire, Tanger eut une jeunesse agitée. Tous les navires ont mouillé dans ses eaux : les premiers bateaux marchands, les naves à deux mâts, voiles latines, les felouques, toiles rouges, les caraques et les caravelles. Le monde n’était pas connu, que de ses frontières les plus reculées des hommes se mettaient en route pour venir débarder leurs ballots sur les quais : laine, cuivre, blé, cuirs, miel, poisson, étoffe, soieries, brocarts byzantins, bétail, or.  Il y a deux mille ans, c’est sûr, le port grouillait. La ville se paya sur ce transit. Elle préleva sa dîme et finit par engraisser. L’Islam, qui aime les femmes-loukoums, se toqua de cette Shéhérazade occidentale. Sa douceur roucoulante, ses parfums d’orange, ses lauriers, ses palmes, ses charmes soyeux et ses quais bien en chair obsédèrent les homes des Mille et Une Nuits. Ils l’enlevèrent. Soumise à leur loi et à leurs caprices, elle continua de répandre ses grâces vers les ports andalous et l’Espagne chrétienne.


Pendant des années, il y avait toujours eu un paquebot qui chauffait à New York, en partance pour Tanger. Ils l’avaient tous pris : Paul et Jane Bowles, Truman Capote, Gore Vidal, Kerouac, Ginsberg, Brion Gysin, Tennessee Williams et Burroughs. Mais avant eux nous avions vu Delacroix, Matisse, Genêt et Morand.


Aux falaises de la Montagne. Devant les rochers, à pic sur les vagues. En face, des villes blanches, Cadix, Tarifa. Les flancs rouges d’un cargo. Derrière, des eucalyptus, les cloches blanches et meurtrières des daturas, fleurs de poison. De l’hibiscus, du mimosa, du jasmin et les perles bleu pâle du plumbago, en anglais : morning glory. Au-dessus des fleurs et des arbres, trois beaux nuages.

Et « jusqu’au fond de moi, le bruit vivant de la mer ».



Attention Tanger : sur des textes de Karim Tayeb et de Daniel Rondeau, sur des musiques et des compositions originales du quartet oriental électrique de L’ Enfance Rouge : une performance artistique inédite autour du voyage et de l’itinérance, aux frontières de la lecture et du concert.


Attention Tanger : pour ne pas banalement mélanger ni être figuratif mais bel et bien imbriquer une certaine électricité pan-occidentale avec les fastes et splendeurs de la culture arabe.



Un acteur, quatre musiciens et un peintre/vidéaste sur scène :


    - Karim Tayeb (Maroc) : récitation, action et performance


    - L’Enfance Rouge (France, Italie, Maroc) :

          - Samir Hammouch (Maroc) : qanûn et chant

          - François R. Cambuzat (France) : guitare et chant

          - Chiara Locardi (Italie) : basse électrique et chant

          - Jacopo Andreini (Italie) : batterie et chant


    - Vincent Fortemps (Belgique) : action-painting et projection



Ingénieur du son : Bertrand Perrot

Eclairagiste : Nicolas Bernollin




MP3 ATTENTION TANGER - Retour à Tanger



« C'est dans une ambiance avant-rock que le poète Karim Tayeb et le groupe L’Enfance Rouge, ont convié les festivaliers roubaisiens à un voyage au coeur de Tanger.

Nostalgique de Brecht, militant pour une expression libre, Karim Tayeb s'est associé à L’ Enfance Rouge pour mettre en musique un récit à travers le temps, celui de l'histoire de Tanger. L’ avant-rock au service de la poésie est un exercice peu banal, difficile, iconoclaste, mais néanmoins efficace. Les textes, ciselés avec une précision d'orfèvre, nous transportent à travers le temps, pour peindre le visage, sans cesse changeant, de Tanger, avec les gouaches douces et explosives de la guitare électrique et du kanoun, qui transcendent les mots. Loin d'être une rencontre commerciale, ce débat-concert nous propose de visiter l'âme de Tanger, loin des livres d'école, loin des clichés.

La semaine dernière à l'Ara, dans le cadre du festival de l'Amitié, on a assisté à une véritable déclaration d'amour de Karim Tayeb pour sa ville natale, rappelant que la liberté se gagne souvent chèrement. Et le poète d'interpeler : « Comment se vit la vie d'un humain lorsque les causes sont prises par les extrémismes ? »

Nord Eclair


Attention Tanger, projet impulsé et soutenu par l'ARA et La Ville de Roubaix dans le cadre du Festival de l'Amitié et de la Citoyenneté 2011









KARIM TAYEB

(Maroc, France)



Bentayeb Ahmed dit "Karim Tayeb".

Né le 14 avril 1950 à Tanger.

Etudes de philosophie.

Conservatoire National de Région Lille.

Section Art Dramatique.

Professionnel depuis 1975.


THEATRE :

En pleine mer (S. Mrozek / E. Catallan)

La lèvre et le chien (E.Catallan / E. Catallan)

Les justes (A. Camus / R. Pillot)

Pique-nique en campagne (F. Arrabal / C. Robichez)

Les voleurs de rêves (R. Coutteure / R. Coutteure)

La mère (B. Brecht / P.E. Heymann)

Rabelais à table (F. Rabelais / P.E. Heymann)

Rurzante fabliaux (Rurzante / A. Weiss)

Le naufrage du pluviose (M. Quint / K. Tayeb)

Les larmes amères (F. Benjelloun / Y. Brulois)

Les Choephores (Avignon In) (A. Stroe / L. Pintilie)

Outrage aux bonnes mœurs (E. Wetsphal / J.L. Martin-Barbaz)

Le week-end des patriotes (G. Coulonges / P. Drehan et R. Poquet)

De la révolution (G. Defaques / G. Defaques)

Comme un cortège (A. D’Haeyer / A. D’Haeyer)

Oliver Twist (C. Dickens / E. De Dadelsen)

Les fusils de la mère Carrare (B. Brecht / K. Tayeb)

Les immigrés (S. Mrozek / K. Tayeb)

Ali Machino (K. Tayeb / K. Tayeb)

An attendant la guerre (K. Tayeb / K. Tayeb)

La poudre d’intelligence (K. Yacine / K. Tayeb)

Mine de rien (R. Boudjedra / R. Boudjedra)

Moha et le vent des sables (K. Tayeb / K. Tayeb)


ECRITURE :

En attendant la guerre ; Ali Machino ; Moha le vent des sables


MISE EN SCENE :

Le naufrage du pluviôse (Calais)

En attendant la guerre (Douai)

Ali Machino (Lille)

La poudre d'intelligence (Lille)

Moha le vent des sables (Lille, Avignon).


LECTURE SPECTACLES (adaptation, mise en scène, interprétation) :

Le Gone du Chaaba (A. Begag)

L'étranger (A. Camus)

Shéhérazade (L. Sebbar)

Sur Kateb Yacine (K. Yacine)


TELEVISION :

La croisée (R. Sangla, A2)

Bonbons en gros (F.D. Midy, TF1)

Victor et Valentin (F.D. Midy, TF1)

L'affaire Saint Roman (M. Wynn, TF1)

Le roi du balais (P. Boutron, FR3)

Le buvard à l'envers (P. Boutron,FR3)

07.07.07 (C. Grumberg, FR3)

Vaut mieux courir (E. Rappeneau, Canal Plus)

De père inconnu (P. Jousans, FR3)

Madame le Maire (S. Kurk, FR2)

Augier de Bousbeque (J.M. Descamps, FR3).


CINEMA :

La tangente que je préfère (C. Silvera)

Dormez je le veux (I. Jouanest)

Rien à faire (M. Vernoux)

La surface de réparation (B. Favre)



LIEN : Théâtre de l’Autre







VINCENT FORTEMPS

(Belgique)


Vincent Fortemps dessine sur une feuille plastique

transparente (rhodoïd), surface qui se laisse attaquer,

graver, recouvrir d’encre, nettoyer, et encore recouvrir

d’encre.

Une caméra placée sous sa table de travail en verre

envoie les images sur un écran.

C’est le principe du cinéma, de l’animation,

mais sans pellicule.

Vincent Fortemps crée et performe de la sorte depuis 2002.

S’appuyant sur cette remarquable et très physique technique,

Vincent Fortemps déchaîne toute la colère

et toute la puissance dramatique de la couleur noire.

La prodigalité de ces anthracites, de ces dépôts de matière sont contrebalancés par les réserves, les repentirs qu’il orchestre avec des outils allant de la main nue à la lame de rasoir. Le noir est plein de nuances allant d’un extrêmement profond à un gris diaphane qui flotte dans l’air. Son travail, plein d’odeurs et de musicalité, se concentre sur la solitude de l’individu face à l’immensité et la sauvagerie du monde.


En mai 2001, Vincent Fortemps rencontre le chorégraphe François Verret et participe à son film Kazpar Konzert (Arte) dans lequel il expérimente pour la première fois l'image en mouvement.  S’enchaîne ensuite une collaboration sur deux spectacles, « Chantier Musil » et « Contrecoups ». À l’occasion du premier, avec la complicité de Christian Dubet il créé "La Cinémécanique", un dispositif pour réaliser et projeter ses dessins, outil qui lui permet, sur scène, de mettre en mouvement ses récits. Il le développe depuis en diverses formations de musiciens ou de danseurs.


Depuis lors, diverses performances ont eu lieu au Centre Georges Pompidou, Paris (2005), à la Fondation Cartier, Paris (2009), au Grand Palais, Paris ainsi que dans divers lieux internationaux.


En 2002, il reçoit la bourse de la Fondation Spes .


PRINCIPALES EXPOSITIONS PERSONNELLES

2012 – Théâtre Garonne, Toulouse (F)

2008 - Terre d’artistes, Fillols (F)

2007 - BAR-Q-UES, Le Monte-en-l’Air, Paris (F)

2006 - ArtBrussel, Galerie Pascal Retelet, Brussels (B)

2005 - Braises , Galerie Pascal Retelet, Brussels (B)

2004 - Théâtre National de Strasbourg, Strasbourg (F)

2004 - Foire des Arts Contemporains, Galerie Nicole Buck, Strasbourg (F)

2003 - Galerie Imagigraphe, Paris (F)

2002 - Mettre en scène Festival, Rennes (F)

2002 - Kunstenfestivaldesarts, Brussels (B)

2001 - Boum Festival, Blois (F)


COLLABORATIONS

2010 - En quelques traits, Iselp, Brussels (B)

2010 – L’Enfance Rouge sextet oriental, Festival des Suds, Arles (F)

2010 - tournée en Italie avec Putan Club

2009 - Par Les Sillons, Meessen De Clercq, Brussels (B)

2009 - Ultimo Round et Elicura Chihuailaf Nahuelpan, Territoires Mapuche, Fondation Cartier, Paris (F)

2008 - Hoye, (avec Jean-François Pauvros, Alain Mahé), Instants chavirés, Montreuil (F)

2006 - Centre d’art Dominique Lang/ Gare Dudelange-Ville, FRMK, Dudelange (Lux)

2006 - La hoye, Festival Farniente, Pornichet (F)

2004 - BAR-Q-UES, cinémécanique project (F)

2004 - Contrecoup (avec François Verret), création chorégraphique (F)

2002 - Chantier Musil (avec François Verret), création chorégraphique (F)


PUBLICATIONS

2010 - Par les Sillons, Editions FRMK

2008 - Le Petit Poucet (textes de  Caroline Baratout) , Editons du Seuil

2007 - Barques, Editions FRMK, collection Floré

2004 - Cîmes, collection AMPHIGOURI réédition Frémok

2003 - Chantier Musil, Editions FRMK,  hors-collection

2001 - La Digue, Editions AMOK, collection FEU!

2000 - Comix 2000, Editions L’Association

1995 - Cîmes, collection AMPHIGOURI, épuisé aux éditions Fréon

1995 à 2008 - Frigobox et Cheval Sans Tête, éditions Fréon et Amok







L’ ENFANCE ROUGE

(Maroc, Italie, France)


...  singularités qui donnent le parfum à des

compositions réactives, douces et acides, une

géographie onirique hors sentiers battus. 

Le Monde de la Musique

... L' ovni de la saison. On y respire le parfum de  liberté... 

Libération

…La collusion des mondes plonge l'auditeur dans un

paysage imaginaire irréel, entre bas-fonds urbains et

vertige désertique, entre langueur chaleureuse des

mélopées arabes et urgence crue et répétitive des énergies

électriques européennes. Une musique à la fois lucide et hallucinée…   Mouvement

...un des meilleurs groupes européens… Thurston Moore, Sonic Youth



L' ENFANCE ROUGE : un groupe italo-franco-marocain basé entre Berlin et Borj El Khadra. Plus de 1800 concerts depuis 1995, de Vilnius à Tbilissi, de Swinoujscie à Séville comme de Paris à Syracuse ; de festivals, théâtres et clubs en camps de réfugiés slovènes et croates durant l’avant-avant-avant-dernière guerre. Electricité. Lumière bleue. Toujours libres.


AVANT-ROCK  - Tout d’abord un Trio, sans frontières, ni musicales ni géographiques. Après huit albums et d’innombrables tournées dans le monde entier, la presse en parle comme un croisement entre introspection et accélération, entre cérébralisme, groove et transe. Imprévisibles.


AFTER-WORLD - Un Quartet, avec Samir Hammouch, jeune et acclamé qanûniste marocain. Fascinée depuis toujours par la dynamique de la musique arabe, après Londres, Berlin, Rome et New York, L’Enfance Rouge a vécu et travaillé à Tunis pendant des années. « Trapani – Halq al Waady » enregistré entre Tunis (TN) et Lecce (I) fut le premier album trans-maghrébin produit par  L'Enfance Rouge.  Une  certaine  électricité  pan-occidentale  fondue  avec  les  fastes  de  la musique orientale, une synergie créative entre larsens , feed-backs et ces fameux quarts de tons de  la  musique  outre-méditerranéenne. En  précisant  que  de  part  et d’autre de la Méditerranée, il n’y avait aucune volonté de réaliser une world-music bien formatée et à la mode, ni aucun tourisme/orientalisme colon/intellectuel. 


QUELQUES RÉFÉRENCES SCENIQUES :


Montreux Jazz Festival (CH), MacBa museu d’art contemporani de Barcelona (SP), Fusion Festival (DE), Festival Musicas Do Mundo (Sines, P), Klangbad Festival (DE), Dour festival (B), LEM festival (SP), Festival Les Suds (Arles, F), festival Garorock (Marmande-F), festival Artefacts (Strasbourg-F), festival Musiques Volantes (Metz-F), festival Rockomotives (Vendôme-F), festival des Volcaniques de Mars (Clermont Ferrand-F), Festival itinérant Trasporti Marittimi (Europe), festival BadBonn Kilbi (CH), Brise-Glace (Annecy-F), Maroquinerie (Paris-F), L'Antipode (Rennes-F), L'Ampli (Pau-F), Grand Mix (Tourcoing-F), la Laiterie (Strasbourg-F), la Cave à Musique (Mâcon-F), l' Olympic (Nantes-F), Noumatrouff (Mulhouse-F), VIP (St Nazaire-F), Antirouille (Orléans-F), Dachstock Reitschule  (Bern-CH), L'Ancienne Belgique ( Bruxelles-B), 4ad (Dixmuide-B), G's Club (Barcelona-E), Col-legi Major L. Vives (Valencia-E) ...


DISCOGRAPHIE :


SWINOUJSCIE-TUNIS, L'Enfance Rouge, 1996 /// Compilation  « RADIOIRA », il Manifesto, I, 1997 ///  TAURISANO-CAJARC, Taccuini C.P.I, Polygram, 1998  /// REUS-LJUBLJANA, L'Enfance Rouge, Tripsychord, 1998 Compilation  /// « TRIENNI » TalpClub, G3G Records Barcelona, S, 1999 Compilation "Il Mucchio Selvaggio", I, 2000  /// DAVOS-LEROS, Audioglobe, I, 2000  /// Compilation "Cosmonaute", AnorackRecords, F, 2003   /// ROSTOCK-NAMUR, Audioglobe-L'Enfance Rouge, 2003  ///   KRSKO-VALENCIA , Wallace Records, I , October 2005  /// KRSKO-VALENCIA (+ 2 unpublished numbers), T-Rec Records, F , May 2006 /// LA REPUBLIQUE DU SAUVAGE, Irfan (F) + FromScratch (I), 2007 /// TRAPANI - HALQ AL WAADY, March 2008, T-Rec Records, F + Wallace Records, I // BAR-BARI, Les Disques de Plomb (F) + Wallace Records (I) + Musica per Organi Caldi (I), février 2011.          








MP3 ATTENTION TANGER (extraits, essais à l’A.R.A., Roubaix, mai 2011)









Contact Attention Tanger :


Trasporti Marittimi


Ahmed Darwish





haut de page

































Attention Tanger


Textes de Karim Tayeb et Daniel Rondeau


Musiques originales de L’Enfance Rouge





Tanger, ou le silence des pleurs


A ceux qui ont rêvé de franchir les limites.


Bercée par les vagues de la mer des Ténèbres et celles de la mer Blanche

Tanger port désiré depuis la vieille Carthage

Jusqu'à aujourd'hui par les militaires en costume du dimanche

Tu vas renverser le regard de l'origine de notre mer

Tu vas unir aux origines gréco-latines, celles des amazighs et des arabes

Et tu vas dire...

Toi aussi.

Installée dans une ruelle maritime,

Tes rochers accueillent avec le salut oriental les courants en partage gravés dans ta ville altière

L'insolence de tes vents mêlés

Chante avec maestria les rivalités des deux côtes, et la douceur des amours victorieuses

Ton élégance ensorcelle ceux qui veulent te posséder

Ta porte grande ouverte offre l'ivresse de tes parfums à la vieille Reine

Tu n'as pas de rancune

Tanger, phare d'Ifriqiya, tu irradies les tiens de dignité

Et l'on entend le silence de pleurs caressant les sanglots verts de ceux qui ont pris la barque

voulant rejoindre ce qu'ils imaginaient la lumière

Tes fils en ignoraient le lieu de sa naissance : l'Orient.

Cercueil embarqué sur les eaux amères, tu navigues sur la marge bleue et déchaîne la pensée...

Blessée notre mer,

Tes héritiers ont sombré dans la nuit pour que toi Tanger tu saches.


Daniel Rondeau




Une journée à Gib (1)


Tanger est un port, le premier depuis l’Amérique pour les transatlantiques. Ils aperçoivent l’épure de la ville sur un horizon d’écume, ébauche crayonnée par le fusain de la brume, avant d’envoyer leurs couleurs aux singes de Gibraltar.

Mugissements des sirènes, conversation des bateaux, grincement des rideaux de fer aux comptoirs des messageries, rêverie matinale d’un marin en paletot de peau, debout dans sa barque au milieu de l’eau plate et glaireuse de la grande darse, simagrées d’un écrivain public, faux étudiant, vrai filou à l’honnête figure, déjà en bisbille avec les uniformes de la capitainerie, deux palmiers rencontrés sous une grue, un night-club, privé, rebâti entre deux quais, des coques de cargos abandonnés, bonne pour le radoub ou les retapeurs de ferraille.


Daniel Rondeau




Une journée à Gib (2)


Capitale de la Maurétanie tingitane, porte de Rome, terminus des caravanes ou antichambre de l'hégire, Tanger eut une jeunesse agitée. Tous les navires ont mouillé dans ses eaux : les premiers bateaux marchands, les naves à deux mâts, voiles latines, les felouques, toiles rouges, les caraques et les caravelles. Le monde n’était pas connu, que de ses frontières les plus reculées des hommes se mettaient en route pour venir débarder leurs ballots sur les quais : laine, cuivre, blé, cuirs, miel, poisson, étoffe, soieries, brocarts byzantins, bétail, or.  Il y a deux mille ans, c’est sûr, le port grouillait. La ville se paya sur ce transit. Elle préleva sa dîme et finit par engraisser. L’Islam, qui aime les femmes-loukoums, se toqua de cette Shéhérazade occidentale. Sa douceur roucoulante, ses parfums d’orange, ses lauriers, ses palmes, ses charmes soyeux et ses quais bien en chair obsédèrent les homes des Mille et Une Nuits. Ils l’enlevèrent. Soumise à leur loi et à leurs caprices, elle continua de répandre ses grâces vers les ports andalous et l’Espagne chrétienne. Pendant ce temps-là, tout en haut de la carte, des marchands, juifs radhanites, descendaient les rivières et les fleuves, le Rhin, la Meuse, la Saône et le Rhône. Dans les flancs de leurs bateaux, des fourrures et des épées, mais aussi des hommes enchaînés, arrachés aux plaines de Saxe et du pays d’Angeln, à la Dalmatie, aux Balkans, aux forêts d’Istrie, d’abord parqués à Kiev et à Ratisbonne, puis castrés à Prague et à Verdun, hauts lieux de la fabrication des eunuques.


Daniel Rondeau




Au pays des vivants


L’agitation du marché décline avec le jour. A la nuit tombante, le branle tangérois se déplace jusqu’à la scène populeuse du Petit Socco.  Un carré de brasseries ouverts sur la rue, les fauteuils des terrasses, es balcons du café Fuentès, avec leurs balustres de fer, le bruitage des télévisions : le Petit Socco est un théâtre. Toute la médina vient s’y montrer. Dans un tourbillon, on s’interpelle, on s’embrasse, on se salue, puis on retourne dans les coulisses de la ville, maisons basses, hornières pour dormir ou venelles industrieuses. Vieillards courbés sur leurs bâtons, coiffés de calottes de laine, joues creuse, boucanées, hérissées de barbes blanches, sourires édentés, des charbons dans les orbites, jeunes spectres fiévreux et efflanqués au pas de prophète, gandins en blousons, intégristes derkaoua, barbe longue et rousse, allant vers leurs mosquées, élégantes en guimpe verte, homme en beau costume, gras et livides, aux gros yeux goulus, petits marchands de quinze ans, attelés à des charrettes, convoyant des échafaudages de pains et de galettes, le petit cireur du Café de Paris, dans son éternelle blouse grise –que fait-il ici, si loin de la place de France ?-,  voyous fatalistes et flâneurs, petites guêpes nonchalantes, teint d’olive, une mouche sur la joue, l’œillade habile et transparente, les porteuses d’eau, qui se font des croche-pieds en traînant leurs lourds bidons : la ronde quotidienne des figurants du crépuscule est une énigme. Seuls la déchiffrent, peut-être, les hommes en burnous, assis aux premières loges devant leur thé à la menthe, statues immobles et silencieuses, qui contemplent la même scène tous les soirs sans jamais bouger un cil.

Parfois des cris jaillissent de la foule. Le cercle des passants se creuse. Des lames brillent et balafrent l’air sucré de la etite place. Les spectateurs retiennent leur souffle. Quelques comparses s’interposent. Bousculade, poings levés, horions, estafilades.  Un peu de sang coule sur une épaule. Ces rebondissements, toujours brefs, sont aussi étranges et privés de sens apparent  que la cérémonie qu’ils ont un instant interrompue. Déjà les combattants tombent ans les bras l’un de l’autre. Ils s’éloignent agrippés à une vieille mobylette. Les acteurs vivaces de ces petits drames ont le goût des happy-ends.

L’heure chaude du Petit Socco est celle des dealers de kif et des vendeurs de péché à la sauvette. Dans le patio de la pension Bonheur, derrière le Café Fuentès, une douzaine de femmes, assises en tailleur, se roucoulent des confidences.

La nuit, les Soccos ne dorment que d’un œil.

Au premières lueurs de l’aube, les fritures de poissons, les pâtisseries gluantes, les bouteilles de Coca-Cola trouvent encore des amateurs. Des ombres glissent ans le petit jour. Les gardiens des parkings, roués en boule dans les encoignures de porte, lèvent une paupière pour les regarder passér. Des noceurs enkifés descendent vers le port. Ils vont voir la couleur de la mer. Une petite putain, tout en noir, entraîne un de ses clients vers la plage. Elle se tient pendue à son cou. Tanger l’Africaine n’a pas d’horaire.


Daniel Rondeau




Beni Makada


Quand j’étais petit à Tanger, sur la place du Lion, il y avait des jongleurs, des acrobates, des arracheurs de dents, des guérisseurs et puis des conteurs… Pas besoin de décors, eux…. un petit tabouret, une flûte, un bendir et c’était parti !!!

Juché sur son tabouret, il vous en faisait voir, de toutes les couleurs, comme au cinéma… C’était ça, Tanger…

Pas Tanger « la traite des blanches », pas Tanger-la-Blanche…

Pour moi petit enfant, Tanger c’était la ville des milles couleurs !!!

Tanger, c’était la ville de toutes les couleurs.


Tenez, je me souviens… Pablo, le « magicien » chargé come un âne avec sa chaise, ses deux seaux et son étrange appareil… Il allait remplir ses seaux à a fontaine, vous installait sur la chaise, plantait son truc à trois pieds à quelques pas, engouffrait sa tête sous un grand voile noir, en ignorant la foule qui passait devant, derrière, mais jamais entre lui et vous. Après quelques gestes mystérieux, il plongeait dans un seau une feuille blanche et l’on attendait le miracle…

Pablo était photographe et ses photos en noir et blanc me semblaient plus colorées encore que les mosaïques de la mosquée de Fez…

Si Pablo faisait des photos couleur avec du noir et blanc, c’est qu’il habitait rue Béni Makada… Rue Béni Makada, il y avait Pablo et plus loin il y avait Brahim l’obèse, l’épicier. En face Senor Morales, le portugais qui vendait sa morue séchée –en gros. Morales, il était le voisin de l’oncle David, le tailleur qui avait placé sa fille, Ruth, chez Zobjinski le polonais, les meilleurs vins et liqueurs de Tanger. Tout en haut, Café Namouss, Monsieur Albert, « tabacs journaux » qui tous les soirs se rendait chez Abdallah le pêcheur pour jouer aux dames. Toutes les couleurs, je vous dis. Et le monde entier se retrouvait rue Béni Makada quand des fenêtres ouvertes des maisons de Brahim, David, Zobjinski, Pablo, Albert, les T.S.F. descendaient dans la rue. (Il chante l’indicatif de Radio Tanger en plusieurs langues –française, anglaise, espagnole et arabe- en passant d’une langue à l’autre se met à chanter des extraits de chansons « chérie je t’aime… it’s now or never… senor Moria… ». Soudain les programmes sont interrompus par l’intervention de speakers en plusieurs langues.)

«  Mesdames et Messieurs, nous nous permettont d’interrompre le cour normal de nos émissions pour la retransmission tant attendue du discours du roi Mohamed V… Ladies and gentlemen… Senoras y senores… »

« Prenez vos livres à la page 10 et ouvrez vos cahiers ! Ecrivez : « indépendance : situation d’un organe ou d’une collectivité qui n’est pas soumis à un autre organe ou à une aure collectivité. » Fermez les guillemets…. »


A l’école on en venait à croire que la mer decendrait à Marrakech… On écrirait dans le même sens… « Nos ancêtres les gaulois… »  BARRA !!! Ahian, Marhaban, Haroun el Rachid, Mohamed… Mais la mer n’est pas vraiment descendue à Marrakech. A la radio plus qu’un seul speaker : Mohamed V, et puis Hassan, un one-man-show, permanent… Plus qu’une seule chanson dans la rue Béni Makada … Et plus question pour Yasmina, la fille d’Abdallah le pêcheur de rester des heures à sa fenêtre à causer avec Ruth ou à faire les yeux doux à Brahim l’épicier… 

- T’es indépendante, Yasmina ?

– Chut, tais-toi !...

– Elle est indépendante, Yasmina ?

– Tais-toi !

– Mais je suis libre !...

– Tais-toi !!!

– LIBRE !!!!

– TAIS-TOI !!!!

Au bout du compte, avec cette indépendance là on n’avait gagné qu’une carte d’identité… D’IDENTITE… avec un numéro et une photo … en noir et blanc….

En noir et blanc, Majesté ?...

- « DEHORS !! … »


Alors qu’est-ce que tu mets dans ta valise ? Un peu de thé, un peu de menthe, le sourire de Yasmina, un peu de l’odeur des épices de Brahim, tous les décors d’Oman le conteur de la place du Lion, et tu ne peux pas t’empêcher d’emmener la dictée de l’institutrice, Vercingétorix, Victor Hugo… Ronsard et Du Bellay : « France, terre des Arts, des Armes et des Lois » … La France bleue, la France Rouge…. Et tu te dis qu’entre les deux tu y retrouveras toutes les couleurs de l’arc en ciel, les couleurs de Tanger… Tu ne sais peut-être pas qu’entre le bleu et le rouge il n’y a guère de place que pour le blanc.


Karim Tayeb




Retour à Tanger


Musulmane, Tanger tourna la tête de l’Europe. Portugais, Espagnols, Anglais et Français n’eurent de cesse de la disputer aux sultans. Pour ses beaux yeux, les flottes s’abordaient. On se battait au canon. On s’envoyait au fond de la mer. Les Anglais ont toujours eu une grande fringale de sable chaud et d’amour en babouches. Ils kidnappèrent l’hétaïre. La captive avait un cœur d’artichaud.


Pendant des années, il y avait toujours eu un paquebot qui chauffait à New York, en partance pour Tanger. Ils l’avaient tous pris : Paul et Jane Bowles, Truman Capote, Gore Vidal, Kerouac, Ginsberg, Brion Gysin, Tennessee Williams et Burroughs. Mais avant eux nous avions vu Delacroix, Matisse, Genêt et Morand.


Tanger a changé. La ville a grandi trop vite. Des dizaines de milliers d’immigrés sont venus de la campagne, mais aussi des autres villes du Maroc, attirés parfois par le mauvais prestige de Tanger, la drogue, la prostitution, le crime. Personne ne demande plus un morceau de pains, es mendiants réclament de l’argent et fixent eux-mêmes le prix de l’aumône qu’ils attendent, c’est presque une menace. La misère est psychique, il y a trop de chômage, trop de désespoir, les enfants de la nuit se droguent avec ce qu’ils appellent « une solution », une solution d’éther peut-être ; ils se regroupent et se jettent sur les passants. C’est même devenu dangereux de traîner la nuit. Après onze heures du soir je ne me déplace plus qu’en petit taxi, mais Tanger reste pour moi la plus belle ville du Monde. Quand je quitte Tanger, je ne pense qu’à y retourner.


Daniel Rondeau




Pateras


Les brûlures de Tanger, ces hommes et ces femmes venus par milliers de toute l’Afrique jouer leur destin, franchir l’interdit, risquer leurs vies pour passer la barrière inacceptable des quelques kilomètres de mer qui s&parent la ville portuaire Tanger de l’Espagne et de ses promesses.

De la terrasse du bord de mer, quand la brume se dégage, ses contours se dessinent sous leurs yeux.

Avant de se cacher dans le prochain camion, de se glisser dans une poubelle, de prendre place à bord d’un canot pneumatique, ils tiennent les murs, discutent de ceux qui sont morts, de ceux qui sont passés aussi.

Une chance sur un millier de passer, de ne pas mourir, d’échapper à la police, mais suffisante pour continuer à vivre, à rêver, attendre toujours, échouer, espérer encore.

Peut-être que ce n’est as si bien que cela de l’autre côté, mais qu’importe, ce qui compte c’est de brûler.


Karim Tayeb




Final de nostalgie


Tanger sait recevoir. Le climat est mauvais pour le cœur mais bon pour les passions. On raconte beaucoup de choses, aucune importance, tout est vrai. La mémoire de la perfection d’autrefois est partout, dans les parcs d’eucalyptus, dans les jardins du palais du Marshan, où les fontaines sont muettes mais où les fleurs des arbres ressemblent à des papillons, dans les ruelles joyeuses de la casbah. Certains tangérois ont pourtant du vague à l’âme. Ils regrettent le bon temps, la zone internationale. Dans leurs yeux, brillent les quinquets de fastes fanés. Ils se cognent la tête dans le grand miroir de leurs souvenirs.  Leur sang se glace. C’était donc ainsi, autrefois ? Naturellement ils se trompent Ce n’est pas le vieux Tanger qu’ils pleurent devant un Martini chez Portes ou au bar de Minzah. C’est leur jeunesse.


Aux falaises de la Montagne. Devant les rochers, à pic sur les vagues. En face, des villes blanches, Cadix, Tarifa. Les flancs rouges d’un cargo. Derrière, des eucalyptus, les cloches blanches et meurtrières des daturas, fleurs de poison. De l’hibiscus, du mimosa, du jasmin et les perles bleu pâle du plumbago, en anglais : morning glory. Au-dessus des fleurs et des arbres, trois beaux nuages. Et « jusqu’au fond de moi, le bruit vivant de la mer ».


Daniel Rondeau








Contact Attention Tanger :


Trasporti Marittimi


Ahmed Darwish





haut de page